Alexandre

Mise à jour
20 août 2014

Alexandre Dardel
à sa sœur Marianne, à Neuchâtel[1]

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Hornsund
le 18 octobre 1808

 

J'espère ma chère sœur que tu auras reçu mon épître de 24 pages que je t'envoyai de Ramlösa par le Chambellan de Bothe[2], et je me flatte que tu m'auras su gré des détails que mon amitié t'y donnait; partant de là et ne voulant point faire les choses à demi, je vais te continuer mon histoire jusqu'à ce qu'une nouvelle bonne occasion se présente pour t'envoyer ce second volume. S'il m'en souvient je te quittai Ramlösa avec une méchante fluxion sur ma bonne oreille qui me rendait sourd comme un toupin[3] et un triste sire à tous égards; ce qui me rendait cet état encore plus pénible était le contraste qu'il présentait aux envieux avec celui de ma future, qui belle et brillante de santé et de fraîcheur captivait tous les suffrages; elle et sa sœur étaient ce qu'il y avait de plus marquant aux Eaux et pour la figure et pour l'amabilité; je t'avoue que j'étais un peu mortifié de la comparaison avec moi-même.

Nous partîmes de Ramlösa au commencement d'août et après plusieurs visites chez des parents revinmes le 12 à Ölfrids Closter où la vieille et respectable Comtesse de Ramel avait tout préparé pour les noces. Nous y trouvâmes réunis une trentaine de personnes de la famille et la cérémonie eut lieu le 14 après-midi dans la grande salle du château. On y avait dressé une espèce d'autel et le prêtre de la paroisse nous y donna la bénédiction nuptiale selon le rite luthérien. Les spectateurs étaient rangés de droite et de gauche en grande parure; j'entrai par une porte en uniforme complet, conduit par le Comte de La Gardie et la bonne grand'maman qui représentaient mon père et ma mère; mon épouse entra dans le même temps par une autre porte conduite par le Comte de Bonde et la Comtesse de Sparre qui me la remirent au milieu du salon; je la conduisis à l'autel et au bout d'un quart d'heure l'affaire fut terminée; ce ne fut pas sans émotion de part et d'autre, je t'avoue que la solennité de cet engagement qui me liait pour la vie fit sur moi une profonde impression et j'espère salutaire; je prononçai à haute et intelligente voix et en suédois[4] mes vœux de fidélité et de constance et mon cœur y acquiesça avec d'autant plus de ferveur qu'en regardant mon épouse je ne pouvais que trouver la chose aisée et facile: son maintien exprimait tant de sensibilité et de modestie, elle était si belle à mes yeux, qu'en vérité je me trouvais trop heureux de pouvoir lui adresser ces vœux.

Elle était vêtue d'une robe de mousseline brodée, garnie de points, avec un diadème et de grandes boucles d'oreilles en diamant. Ce costume noble, simple et élégant lui allait à merveille. Après la cérémonie nous reçûmes les félicitations individuelles de tous les assistants, le plus proche parent commençant et ainsi de suite; cela se fait à peu près comme lorsqu'on touche[5] aux enterrements chez nous. Les hommes commencent, baisent la main de l'épouse et embrassent l'époux, puis les femmes vice-versa. En tout la cérémonie est solennelle et imposante, mais heureusement cela ne dura pas; tout le monde étant content, on fut bientôt à son aise et la soirée et le grand souper de noce se passèrent fort gaiement. Les dames s'en furent déshabiller l'épouse et les hommes m'accompagnèrent dans ma chambre où j'attendis en robe de chambre et en bonnet de nuit que la femme de chambre de Madame vînt m'avertir que sa maîtresse était couchée. Ce fut le signal du départ et suivi de mon cortège je me rendis chez elle où non sans un peu de confusion je trouvai toutes ces dames qui m'ouvrirent la porte et me firent place. Je crois au reste que ceci n'est pas dans l'usage, mais que ces dames voulurent seulement s'amuser de mon costume et de mon embarras. Bref, la nuit se passa selon l'ordre et les circonstances; le lendemain grand dîner et souper où les voisins étaient invités, on dansa, on s'amusa enfin je n'eus que des raisons de me féliciter de mon sort par l'amitié et la cordialité que me montrèrent à l'envi tous mes nouveaux parents.

Le troisième jour après les noces, la Comtesse de La Gardie nous donna une fête à sa terre; cette excellente femme n'a cessé de nous témoigner l'intérêt le plus vif, c'est une des personnes les plus aimables de ce pays-ci et ma femme est son amie la plus intime. Quelques jours après nous quittâmes Closter, mon cœur rempli de reconnaissance et de vénération je puis le dire pour cette respectable grand'maman, qui en sanctionnant ainsi mon union, venait de lui donner un relief bien précieux pour moi, considérant ma position en Suède; car je ne puis me faire illusion, ce mariage devait étonner beaucoup et a fait causer tout le monde; les hommes ne me pardonnaient pas de leur enlever, sans mérite apparent au moins, une jeune femme jolie, aimable, jouissant d'une réputation parfaite et tenant par sa naissance à tout ce qu'il y a de plus élevé dans ce pays-ci, jouissant de plus d'une petite fortune indépendante d'autant plus appréciée qu'elles sont fort rares ici. La comparaison avec eux-mêmes en m'était pas avantageuse à leurs yeux et modestement je les excuse, mais quel autre à ma place n'en eût fait autant ? [...] nos aimables en furent capots, puis s'en consolèrent d'abord par la médisance et ensuite par l'idée que s'ils s'étaient présentés les premiers, ils l'auraient emporté.

Nous partîmes de Scanie avec mon beau-frère le Comte Bonde, sa femme et cette jolie cousine dont je t'ai parlé auparavant; on voyage très vite en Suède, les chemins sont excellents, les postes sont servies par des petits chevaux très actifs appartenant à des paysans, que l'on envoie commander d'avance; de cette manière nous fîmes 100 lieues en 5 jours[6] et nous arrivâmes à Kjesätter en Sudermanie dans une terre du Comte Bonde. Nous trouvâmes en route le Comte de Lewenhaupt frère de ma femme qui revenait de l'armée de Norvège; je ne l'avais point revu depuis mon retour en Suède et j'en reçus un accueil fraternel; il nous accompagna à Kjesätter et nous passâmes 15 jours ensemble fort agréablement. Le Comte Bonde est de mon âge et d'un caractère qui me convient infiniment, simple dans ses goûts, solide, bon mari et très serviable, il cache ces qualités sous un extérieur froid et même timide; sa femme est vive, gaie et tout cœur; ils vivent fort heureux ensemble et jouissent d'une très grande aisance. Ma femme est intimement liée avec eux et moi par conséquence; nous ne faisons pour ainsi dire qu'une seule et même famille. C'est un bien grand agrément pour nous, notre terre de Horsund étant située entre celle qu'ils habitent l'été et celle qu'ils habitent l'hiver.

Quelque temps après notre arrivée nous fûmes voir notre nouvelle acquisition; ma femme était fort inquiète de l'impression qu'elle ferait sur moi et j'avoue que j'en étais fort intrigué moi-même en pensant que ce serait mon domicile fixe au moins pour quelques années. J'en fus on ne peut plus content et vraiment il ne lui manque qu'un meilleur climat pour en faire une charmante habitation. La maison est située sur une éminence et domine un joli petit lac dont elle est séparée par un jardin et des prairies qui y aboutissent par une pente douce, derrière et sur les côtés elle est entourée de bois de chênes et de bouleaux et de l'autre et à quelque distance dans le fond sont les fermes les champs et d'autre prairies qu'arrose un ruisseau. Le lac est parsemé de petites îles et le coup d'œil en est très pittoresque, les bords opposés sont bien boisés et offrent en une rapprochée[7] plusieurs jolies habitations. Le corps de logis principal est en bois comme presque toutes les maisons dans cette province, il n'a qu'un rez de chaussée qui consiste en sept pièces fort bien distribuées, il y a de plus quatre chambres à donner dans le haut. La porte d'entrée donne sur deux cours: la première formée par des façades et deux pavillons semblables de droite et de gauche, où sont les offices et les logements de domestiques, au centre est un beau boulingrin[8]; la seconde cour est séparée de la première par une balustrade, en face de laquelle et par conséquent de la maison est l'avenue et la grande porte grillée; cette seconde cour est renfermée entre 4 petits pavillons réguliers qui contiennent l'écurie, le grenier, le bûcher et la brasserie; il y a de plus une troisième cour à droite où logent les domestiques de la ferme, la volaille et les cochons. L'ensemble présente un coup d'œil propre et régulier qui fait plaisir à voir.

La terre elle-même est en bon état et fournira de quoi nourrir et entretenir nous et nos gens, mais rien de plus. On peut y tenir 15 vaches, 6 paires de bœufs pour le labourage, 50 moutons et le reste en proportion; nous avons de plus 3 chevaux de selle et deux de voiture. Notre établissement domestique consiste en une femme de charge, une cuisinière, une femme de chambre, une servante de maison, deux laquais, un cocher et un jardinier; deux valets de ferme et deux servantes de basse-cour. Il y a en outre 7 à 8 paysans qui appartiennent à la terre et sont obligés de faire des corvées. La maison exige beaucoup de réparations; de nouvelles fenêtres à grand carreaux, tout le bas doit être repeint, meublé et remonté à neuf. Ma femme possède heureusement le principal; une quarantaine de caisses nous ont suivis de Scanie, remplies de linge, de matelas, batterie de cuisine, vaisselle, etc. enfin de tout ce qui est nécessaire à un ménage beaucoup plus considérable que le nôtre; elle a entr'autres une jolie bibliothèque qui nous sera d'une grande ressource. Lorsque tout sera en ordre (l'été prochain j'espère) nous pourrons nous flatter d'être logés élégamment et confortablement; en attendant nous n'y ferons que quelques courts séjours et résiderons en grande partie à Wibyholm l'autre terre du Comte de Bonde, qui n'en est éloignée que de deux ou trois lieues. Ce Wibyholm est un fort beau château situé sur une petite île et bâti jadis par une reine de Suède; son propriétaire actuel l'a beaucoup embelli et c'est vraiment une charmante résidence, pour la situation et pour tout. Le pays en général est très pittoresque, il est montueux, couvert de bois et coupé d'une multitude de lacs très poissonneux, les lacs sont gelés 5 mois de l'année et alors la communication entre voisins est plus fréquente, les traîneaux courent rapidement sur les glaces et ce froid sec, dit-on, n'est point désagréable.

Nous avons été au commencement d'octobre à Stockholm pour terminer l'acquisition de la terre. J'y ai été accueilli de manière flatteuse par les parents de ma femme que je n'avais point vus encore; entr'autres par celui qui l'a élevée et qui la regarde comme sa fille, Son Exc. le sénateur Ramel présentement Grand Gouverneur du Prince Royal. J'y ai vu de même les frères de son premier mari qui m'ont fait beaucoup de politesses. Le fait est qu'elle est si estimée de toute sa famille que l'on s'en est rapporté à son choix, n'y pouvant rien changer d'ailleurs; je n'en suis pas moins sensible à un accueil si bien fait pour me mettre à mon aise, car ce que j'appréhendais le plus dans ce mariage, c'est que ma femme n'éprouvât du refroidissement de la part des siens.

Pendant mon séjour à Stockholm j'ai eu le plaisir de recevoir d'abord ta lettre et le consentement de mon père datés du 22 août et ensuite la lettre de mon père du 26 juillet; je n'en ai pas reçu d'autres. Je te sais bon gré ma chère amie de ton style, il me prouve que tu as suivi mes instructions; moi seul ai pu m'apercevoir que ton naturel y était un peu bridé; au fait dans ton incertitude sur ma positions, tu ne pouvais guère t'accrocher à quelque texte particulier. Ma femme a été très contente des choses qu'à tout hasard vous dîtes à son sujet. Tu me connais assez difficile à contenter et les éloges que je te ferai d'elle ne peuvent t'être suspects; je t'assure ma chère sœur que c'est précisément la femme qui me convenait et du fond de mon cœur je reconnais que je suis beaucoup plus heureux que je ne l'ai mérité: douce, patiente, prévenante, elle a des manières et un savoir-faire qui m'inspirent la plus parfaite confiance, et dans ses jugements et dans sa conduite. Sans avoir l'esprit brillant, elle l'a solide et y joint infiniment de tact; sa sensibilité n'est point démonstrative, mais n'en est que plus réelle, je n'ai pas connu de femme moins dépourvue[9] de toute espèce d'affectation. Ajoute à ce portrait une éducation très soignée, des talents et beaucoup d'affection pour son mari et tu concevras mon bonheur. Je me fais une fête d'avance de vous la présenter persuadé qu'elle vous plaira; mais je n'ose m'arrêter trop à une idée qui présente encore tant d'obstacles; d'abord nous ne sommes rien moins que riches, son revenu et ma pension peuvent nous faire vivre agréablement dans ce pays-ci, où l'on vit frugalement et où nos relations y contribueront toujours beaucoup. Je prévois que nous serons dans le cas d'user de beaucoup d'économie pour faire toucher les deux bouts de l'année, je me fie avec confiance aux arrangements de ma femme à cet égard, mais je ne puis guère espérer de pouvoir épargner dans les premières années surtout, de quoi subvenir sans nous gêner à un voyage dispendieux et à un séjour à Neufchâtel où je ne voudrais être à la charge de personne.

Lorsque l'on vit à la campagne ici, il faut nécessairement un établissement domestique beaucoup plus considérable en proportion, qu'en Suisse; les habitations sont fort isolées et il faut pour ainsi dire se suffire à soi-même pour tous les détails du ménage, l'entretien des gens coûte moins d'ailleurs, ainsi tu aurais tort de juger de nos moyens par ce que je t'ai dit plus haut. Par notre contrat de mariage la terre de Hornsund est assurée au fils de ma femme après sa mort et la mienne, de manière que nos enfants de pourront avoir que très peu de chose, et mon devoir est d'y penser souvent. Ces raisons jointes à la situation politique de l'Europe tempèrent pour le présent le vif désir que j'aurais de vous revoir et j'attendrai des circonstances plus favorables; en attendant je ne serai pas moins occupé de vous et crois qu'aucun lien ne pourra jamais affaiblir mes sentiments pour vous tous et mon plan bien décidé de finir mes jours où je suis né. Ma femme me témoigne beaucoup de désir de faire votre connaissance et sera toujours prête à me suivre partout, je la prépare petit à petit à un changement de scène, en concevant fort bien je t'assure que mon intérêt est qu'elle soit trompée dans son attente plutôt en bien qu'en mal. Il est inutile je pense de te dire de suspendre pour le moment vos démarches pour un passeport; cependant s'il m'a été accordé envoie le moi toujours par précaution.

Je vois par ta lettre que plusieurs des miennes se sont perdues dans lesquelles je te parlais en détail de nos nièces[10] et de la manière dont les papiers qu'elles m'apportaient se sont égarés. Malgré tous mes soins ils ne se sont point retrouvés et j'ai écrit à plusieurs reprises à la mère pour les remplacer. Je viens de recevoir une lettre d'elle, datée du 18 février 1808, qui y supplée en quelque sorte; elle me mande que l'état de sa fortune consiste en 12 mille roupies appartenant à ses enfants et 7 mille à elle-même, que cet argent est placé dans les fonds de la Compagnie des Indes à 8 p% d'intérêt et qu'elle aura soin de remettre annuellement en Europe l'intérêt des 12 mille roupies, ce qui fait environ cent livres sterlings pour l'entretien et l'éducation de ses deux filles. Cette pauvre mère est bien inquiète sur l'arrivée de ses enfants et nous les recommande d'une manière touchante. Ceci répondra j'espère aux inquiétudes que me témoigne mon père; certainement elle a fait un grand sacrifice en se séparant de ses enfants, mais en suivant les intentions de mon frère, n'est-ce pas une grande preuve d'affection qu'elle lui portait, et en même temps une très grande de la confiance qu'elle a en nous ? Je lui écrirai aussi souvent que je pourrai lui donner des nouvelles de ces intéressantes petites; je n'en ai point reçu dernièrement mais j'en attends du Général[11] qui s'est chargé de veiller sur elles et Sir Jämes P.[12] de leur entretien pendant qu'elles resteront en Angleterre. Malgré cela je ne serai content et hors d'inquiétude que lorsqu'elles seront auprès de vous. J'écrirai à ma belle-sœur pour l'engager à faire remettre chez Messrs Rougemont et Behrend les 100 livres en question que mon père pourra toucher en plaçant à leur avantage le surplus de ce qui sera nécessaire à leur entretien. En attendant il serait bon que mon père écrivît lui-même à ma belle-sœur, ne fût-ce que pour lui témoigner l'intérêt que nous prenons tous à ses enfants et à elle-même; cette pauvre femme doit naturellement éprouver de grandes sollicitudes et nous devons la rassurer autant qu'il est en notre pouvoir; écrivez seulement en français, elle trouvera des traducteurs[13] et envoyez les lettres à Messrs Rougemont, adressées Mrs Dardel Cochin Bombay Establishment.

Du 15 novbre

Je viens de recevoir ma chère amie ta lettre du 10 septre qui m'a fait le plus grand plaisir; vous voilà maintenant au fait de tout ce qui me concerne surtout si celle-ci vous parvient aussi heureusement que la première, et je t'assure que j'éprouve une satisfaction réelle d'avoir ainsi rempli un devoir si cher à mon cœur. J'ai remis à ma femme sa lettre de mon père à laquelle elle a été très sensible et elle me charge de vous témoigner à tous l'expression de son affection. Je vois avec quelque regret que je me suis trop étendu sur les grandeurs de mon alliance, puisque vous paraissez en avoir reçu une impression que j'aurais voulu éviter; je crains surtout celle qu'elle aura pu faire sur d'autres à qui tu auras lu ma lettre, malgré que je t'aie souvent répété que je n'écris que pour toi, mon père et mes sœurs. Ces sortes de choses prêtent toujours au ridicule surtout si la fortune d'un côté ou de l'autre ne compense pas la disparité des rangs, comme cela est mon cas. Je t'avoue que c'est cette sorte d'humiliation que je craindrais le plus en retournant à Neuchâtel. Ne faites donc valoir mon mariage que pour les excellentes qualités de ma femme et mettez de côté les honneurs et surtout les richesses, que je ne connais malheureusement que de nom. La révélation de ce qu'en a dit la famille ne m'en a pas moins amusé cependant et je me doute que Tante Bugnot malgré son exclamation a gobé un peu de cette fumée. Pour Tante Marianne je suis obligé de convenir qu'une présentation de ma femme m'embarrasserait un peu, mais au moins l'embarras serait réciproque. Salue les de ma part et remercie les de la part qu'elles prendront j'espère au contentement d'Alexandre, je pourrais ajouter ce vaurien, car je crois que j'aurai bien de la peine encore à effacer de l'esprit de mon père et de mes tantes l'impression de ce titre peut-être mérité dans ma jeunesse. Ce qui m'amuse en cela c'est que je suis véritablement cité depuis 5 ou 6 ans comme un homme rangé et solide et que c'est en grande partie à cette réputation que je dois les avantages dont je jouis présentement; tant il est vrai que "quo semel est imbuta recens, servabit odorem testa diu"[14] ceci est pour mon père, il verra que je n'ai pas oublié tout à fait une langue, qu'il s'est tant efforcé en vain de m'apprendre et peut-être ce petit souvenir donnera-t-il du poids aux efforts que je viens de faire pour vous convaincre de ma solidité; avec cela et soit dit sans offenser Quinte-Curce je regrette bien de n'avoir pas mieux employé mon temps alors en apprenant le suédois, ou une profession quelconque; l'un et l'autre me serait bien utile et bien agréable, vivant comme je le fais. Mais qui peut prévoir les événements ? et que non content d'en porter le nom, j'imiterais encore le héros qui m'a tant ennuyé, en fondant un Empire hors de chez moi !

Il paraît que l'adresse que je t'ai envoyée réussit à merveille; je t'engage donc à m'écrire souvent par cette voie. J'étais bien sûr du plaisir que te causeraient mes longs détails et suis néanmoins tout charmé des choses obligeantes que tu me dis à ce sujet; crois ma chère sœur que mon affection pour toi est bien réciproque et qu'aucun autre lien ne pourra l'affecter; ce que je te dis je l'éprouve naturellement pour notre excellent père et pour mes sœurs; j'ai été tout réjoui de voir l'écriture de Rosette et je la remercie de son petit compliment; quant à Uranie, j'ai toujours pensé qu'elle ne savait pas écrire, du moins en conscience je ne pourrais pas jurer le contraire. Embrasse les bien cordialement de ma part de même que Carbonnier et Sophie Terrisse; dis à celle-ci que ma femme porte son nom et que le sentiment que j'y attache me le fait bien facilement prononcer avec tendresse. Je suis bien aise de savoir Auguste d'Yvernois marié et trésorier; fais lui en mon compliment sincère et offre mes hommages à son épouse. Le petit billet de Montmollin m'a fait grand plaisir, assure le bien que j'éprouve comme lui que les liaisons de notre enfance sont toujours les plus chères à nos cœurs et ne se remplacent que bien difficilement. Fussions-nous 20 ans sans entendre parler l'un de l'autre, il me semble qu'en nous revoyant nous nous retrouverions toujours les mêmes. Que font Auguste Chambrier et Alex: de Pierre ? Parle m'en et salue les bien amicalement de ma part de même que César Sandoz et mes autres amis.

Je ne puis t'exprimer combien cela me rendrait heureux d'avoir l'une de vous chez moi ! Mais on ne peut y songer maintenant. Lorsque notre maison sera en ordre je me flatte que ce sera une agréable habitation; nous posséderons tout ce qui peut y contribuer, mais je te le répète ce bien-être ne peut exister pour nous qu'ici, notre revenu ne consistant pour ainsi dire que dans les productions de la terre qui se consomment sur les lieux et dont il est fort difficile de faire de l'argent. Je prévois que ma pension sera presque le seul comptant hors le nécessaire au ménage.-

J'ai attendu pour t'envoyer cette lettre de pouvoir y joindre le certificat de mariage du ministre qui nous a uni, lui ayant écrit pour l'avoir, mais comme il tarde à l'envoyer et ne voulant pas trop vous faire attendre cette lettre, j'y supplée par une déclaration signée par ma femme et par moi et je vous enverrai le certificat régulier une autre fois. Il ne me reste maintenant ma chère Marianne qu'à t'embrasser cordialement et à te prier d'exprimer à notre bon père combien je l'aime et le révère. J'espère qu'il ne trouvera pas mauvais que je ne lui ai pas adressé cette lettre, j'ai pensé que cela revenait au même. Sa bénédiction nous est bien précieuse et j'ose me flatter que nous nous efforcerons toujours ma femme et moi d'abonder dans son sens. En vérité tu as bien raison de croire que si je ne suis pas heureux avec elle ce sera ma faute, car par ancienne et mauvaise habitude j'ai beau lui chercher un côté faible, je ne trouve que des raisons de l'aimer et de l'estimer chaque jour davantage. J'ai été si heureux dans cette affaire que je m'attendais un peu à quelque lendemain de fête, mais au contraire et tu peux m'en croire, plus je vis avec elle et plus je la trouve jolie, aimable et intéressante. Elle est si indulgente et si raisonnable que j'éprouve pour elle un sentiment que je ne puis bien définir, mais qui tient en haleine toutes les bonnes qualités que je puis avoir. Je ne dois pas oublier de vous dire que j'ai l'espérance d'être père au commencement de juin prochain, ce qui me réjouit fort et j'espère que toi ou Rosette ne me refuseront pas d'être marraine du premier-né.

Tu te rappelleras de m'avoir envoyé il y a quelques années le remède contre le ver solitaire; je le pris alors mais sans effet et je m'en sens souvent très incommodé. Je me propose de l'essayer encore au printemps et tu m'obligeras de me dire la différence entre la fougère mâle et l'autre et de m'instruire encore afin que je puisse me conformer exactement à tes instructions. Mande moi les nouvelles de Neuchâtel. Adieu je t'embrasse de cœur et je suis ton dévoué et affectionné frère

Alex: Dardel
Hornsund le 20 novr 1808

J'ai écrit il y a quelques jours à notre belle-sœur dans l'Inde.

 

Première lettre


[1] Copié en 1995 d'après une copie manuscrite de Georges de Dardel de 1955 sur l'original.

[2] Il s'appelait M. Booth dans la première lettre, partie semble-t-il le 18 juillet 1808, donc trois ou quatre mois auparavant.

[3] Toupin: espèce de toupie que l'on fait tourner à l'aide d'un fouet (Littré).

[4] Il parle donc au moins un peu le suédois...

[5] "Toucher" est un terme bien expressif; est-ce une expression helvétique?

[6] Environ 400 km, soit 80 km par jour. À ce rythme, il fallait trois semaines pour rallier Stockholm de Neuchâtel, mais comme les chemins étaient probablement moins bons et le chevaux moins actifs, plutôt un mois.

[7] Terme évocateur, mais inconnu du Littré de 1846.

[8] Parterre de gazon pour l'ornement d'un jardin (etym. bowling green)

[9] Il veut dire "plus dépourvue d'affectation", c'est à dire moins affectée; en français moderne sa femme est "nature".

[10] Filles de Jämes Dardel, décédé à Cochin (Bombay, Indes) le 6 janvier 1805.

[11] Le général Meuron, commandant du régiment auquel appartenait Dardel.

[12] Pulteney.

[13] On peut donc en déduire que la veuve de James Dardel était étrangère, peut-être anglaise; elle envoie en effet ses filles en Angleterre pour leur éducation.

[14] Une fois qu'elle a été imprégnée récemment, la cruche conserve l'odeur longtemps. Horace 1,Ep.2.69. David Dardel, le père d'Alexandre, était pasteur et avait sans doute tenté d'inculquer le latin à ses enfants.

Voir aussi une page sur l'anoblissement de Georges-Alexandre.


Famille Dardel

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