Jean-Paul Dardel
Poèmes de jeunesse


Dans une heureuse nuit, j'ai fait un rêve doux
Qui semblait parfumé de pêches et de roses.
Et j'allais tout là-bas, dans un pays qu'arrosent
Des ruisseaux pleins d'odeurs et de longs frissons flous.

La lumière coulait en des traînées bleuâtres
Et venait s'émousser sur des voiles neigeux,
Tandis qu'une musique entremêlait les jeux
D'un grand orgue invisible et de flûtes folâtres ;

Et la joie et l'amour revenaient dans mon cœur...
Mais soudain, le rideau de mon songe se crève ; 
Je vois, par mille trou, la vie qui se relève
Et s'avance vers moi, déjà plein de rancœur.

Juin 1944


Ondines

Elles sont trois, aux longs cheveux, aux grands yeux bleus,
Et leurs cheveux, leurs longs cheveux, sont blonds et pâles,
Tels les pauvres soleils qui sont dans les cieux sales,
Les cieux tristes et languissants des jours neigeux.

Elles sont trois, aux grands yeux bleus, aux longs cheveux,
Et leurs yeux bleus, leurs grands yeux bleus paraissent ternes,
Comme embués d'un lointain songe, un songe interne
Où sont les lacs, bordés de rocs et d'arbres creux.

Elles sont trois, aux longs cheveux, aux grands yeux bleus,
Et tuent d'amour, cruellement, les jeunes hommes,
Quand leurs cheveux flottent au vent changeant, et comme
Elles regardent sans les voir leurs amoureux.

Septembre 1944


Bonheur révisé
Inquiétude

Laisse-moi, tendre sœur, demeurer à tes pieds,
Et que sur tes genoux ma tête se repose.
Ne disons pas un mot. Que dure cette pause
Jusqu'au matin nouveau venant nous réveiller.

Les parfums enivrants que le printemps distille
Coulent, goutte après goutte, et des fleurs et des fruits,
Et montent du jardin qu'enveloppe la nuit
À nos cœurs éblouis de ce bonheur tranquille.

Je garde entre mes doigts tes doigts longs et brunis
Par le soir qui épand sa sérénité lente.
Mais pourquoi ne pouvoir, tous les deux, sans attente,
Rester, heureux ainsi, à tout jamais unis ?

Version initiale juin 1944

Retouché à Paris en septembre 1946

Retouché et recopié à Grenoble en décembre 1946



Anniversaire de six mois

Tu te souviens, Janou, de cette tendre nuit
Où ta main, sous mon bras, s'est simplement posée
Pour scelle notre union qui t'était proposée
De quelques mots tremblants qui nous seront le "Gui".

C'est en son souvenir, et pour toi, que j'écris:
Je ne reprends ma plume, hélas! trop reposée
Et n'ajoute une rime à l'autre composée
Que pour créer un nouveau lien qui nous unit.

Et si j'enfouis encor dans ta nuque en capture
Mes lèvres et ma langue, en quête d'aventure,
C'est pour nous rappeler cet instant disparu

Où nos bouches encor ne s'étaient rencontrées
Ni nos deux corps étreints, et depuis ces journées
Tout le très cher chemin ensemble parcouru.


Dans ce lit de draps blancs viens étendre à mon ombre
La grâce de ton corps, en attendant le nombre
Qui nous éveillera et nous apportera
Le pain léger de l'aube et le jour au lait plat.

Viens toute t'allonger vers ma calme puissance,
Et ta fragilité et ta chère innocence
Love-les contre moi, afin de recevoir
Comme d'un grand pardon le vaste reposoir.

Et si le tiède encens de ta chair parfumée
Monte comme un appel plein de très chaste émoi,
Un amour doux et chaud je verserai en toi,

Afin que demain vienne comme un grand voleur
Faire ciller tes yeux du jour et du bonheur
D'avoir vu choir la nuit sous une force aimée.



Seconde version

J'ai désiré m'asseoir à ton ombre

Cantique des cantiques, 2.3

Dans ce lit de draps blancs viens étendre à mon ombre
La grâce de ton corps, en attendant le nombre
Qui nous éveillera et nous apportera
Le pain léger de l'aube et le jour au lait plat.

Viens toute t'allonger vers ma sûre puissance,
Et ta fragilité et ta chère inconstance
Love-les dans mon calme, afin de recevoir
Comme d'un grand pardon le vaste reposoir.

Et si le tiède encens de ta chair parfumée
Monte comme un appel aux sens neufs de ton roi,
Un amour doux et chaud je verserai en toi,

Afin que demain vienne comme un grand voleur
Faire ciller tes yeux du jour et du bonheur
D'avoir vu choir la nuit sous une force aimée.


Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe qui repose entre mes seins...

Ta taille ressemble à un palmier, et tes seins à des grappes.

Je me dis: je monterai sur le palmier, j'en saisirai les rameaux...

Oh! les fruits de ton corps, qu'ils sont beaux, ma chérie,
Quand ils dressent au bord du nid entrebaillé
Leur jeunesse, et leur frais parfum de lait caillé,
Tout naïvement fiers de leur géométrie.

Tant de cercles parfaits, et tant de symétrie
Me semblaient réservés au bronze travaillé
Que la main de l'artiste a longtemps détaillé,
Et voici qu'en ton corps cette grâce est fleurie!

Les jours seront très vite où le bouquet léger
De ma tête, un instant, foulera ce verger,
Avant d'en mordiller les grappes de l'arbuste,

Et d'éprouver encor l'enchantement surpris,
De ne connaître pas une baie ou un lis
Meilleurs que ne le sont les deux fruits de ton buste.


Triptyque

Ta grande chevelure, ardente et lumineuse,
Détache sa clarté
Sur le voile bleu-noir des nuits voluptueuses,
Des chaudes nuits d'été.

Ta longue chevelure, épaisse et déployée
Se gonfle de soleil
Et dans le vaste azur, étrangement noyée
Se nimbe de vermeil.

Ta souple chevelure, ondoyante et légère,
Se dégage du flot,
Scintillante de nacre et d'humide lumière,
Corail, perle et flambeau.

Dans l'ombre et dans le jour, et dans la vague claire
Ta belle chevelure est un baume à mon cœur,
Et sa vertu, forte et sans fin, me régénère
De toutes mes langueurs.

Août 1945


Mon corps dans un tombeau reposera demain,
Où ma chair et mon sang ne seront que poussière,
Où mes plus chers instants reviendront à la terre,
Prison de l'homme ancien dont ne survivra rien.

C'est de la même mort, qui fera mon corps raide,
Que seront morts aussi mon corps et mon esprit,
Bonheur d'avoir compris les poèmes appris, 
Mémoire des amis, ferme foi et son aide.

Oui, je serai poussière, âme, corps et esprit,
Mais si je crois, ce jour, que déjà sont en Christ
Et ma résurrection et ma vie éternelle,

Alors demain ma mort ne sera que ma vie,
L'homme neuf assuré au premier, né des [pluies]
Dans l'éclatant matin d'une terre nouvelle.



Famille Dardel

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