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Radiguet
Raymond Radiguet

Titre

Cocteau
Jean Cocteau

Les Mariés de la Tour Eiffel
Raymond Radiguet

Article de Paris

La jeune compagnie suédoise, dont les ballets sont aussi loin des ballets russes qu'un Strindberg peut l'être d'un Dostoïewsky, ne se contentant ni des succès faciles ni des scandales presque aussi faciles, a, tous les soirs de cette semaine, présenté aux Parisiens la nouvelle œuvre théâtrale de Jean Cocteau : Les Mariés de la Tour Eiffel.

Nous connaissions mal les Suédois. Les ravissantes Vierges folles, ce ballet de Jean Borlin, nous montrent tout un côté, puérilement compliqué, de leur âme. Les dernières pièces de Strindberg, ses meilleures, n'ont point encore été traduites en français.

NilsDe nos jours, ce mélange de perversité et de Bibliothèque rose, qui, pour nous, semble représentatif de leur littérature, c'est dans les romans de Mlle Thora de Klinckowstrom que nous le trouvons le mieux réalisé. Leur peintre le plus caractéristique, Nils de Dardel, qui vit à Paris[1], ne s'est pas encore décidé à nous livrer un ensemble de son œuvre. Les Parisiens ne connaissent de lui que quelques toiles, exposées çà et là, les décors et les costumes de La Nuit de Saint-Jean et, encore plus, ceux de ce ballet si mystérieux et si attachant Maison de fous. C'est dire combien nous connaissons imparfaitement l'art suédois contemporain. Les ballets de M. Rolf de Maré dissipent peu à peu cette ignorance.

— Mais pourquoi, demandent les spectateurs de mauvaise humeur, leur avoir confié une œuvre aussi « française » et « parisienne » que Les Mariés de la Tour Eiffel ? Outre que je ne vois pas un directeur de théâtre parisien à la fois assez sage et assez audacieux pour monter une pièce d'une telle nouveauté, il n'est ni téméraire ni paradoxal de dire combien Les Mariés de la Tour Eiffel gagnent à être interprétés par des étrangers. Les gestes dont s'inspirent danse et pantomime nous sont tellement familiers, que des Français auraient risqué de ne les point suffisamment souligner.

Il n'est pas de miroirs plus fidèles que les miroirs déformants. Cette œuvre, qui reflète comme en l'un d'eux la tristesse de nos dimanches, leur dénuement, ne nous frappe qu'à force de banalité, par sa concentration, comme le parfum de la rose signifie toute la rose et toutes les roses.

Je suis un des rares privilégiés capables de parler sans inexactitude de la pièce de Jean Cocteau, ayant assisté, pourrait- on dire, à l'accouchement puis ayant vu l'enfant grandir, changer de visage, entrer dans l'âge ingrat (la période des répétitions, des désespoirs, le moment où les costumes né vont pas aux artistes.). L'enfant est maintenant au lendemain de l'examen. Donna-t-il toute satisfaction à ses parents ?

De parents, Les Mariés de la Tour Eiffel n'en manquent pas, eux pour qui Jean Borlin composa la chorégraphie, Les Six la musique, Irène Lagut le décor, Jean Hugo les masques et les costumes. Et sous quelle étiquette la désigner, cette œuvre à la fois simple et complexe, véritable cocktail, où tous les genres du théâtre, mêlés, réapparaissent sous une forme nouvelle, à la fois tragédie antique et revue de music-hall, mais non revue de fin d'année, plutôt revue qui résume toute une époque. Deux phonographes humains récitent le texte, utilisant l'un et l'autre différents timbres de voix qui sont à la diction ce que sont à la typographie les lettres capitales, les italiques, etc. Point d'enjolivures, de « caractères de fantaisie ». Tout, ici, est aussi simple, aussi « gros » que les phrases des syllabaires d'enfants.

Un numéro comme celui de La Baigneuse de Trouville, musique de Francis Poulenc, dansé merveilleusement par Mlle Carina Ari, est une carte postale en couleurs qui prend la force d'une allégorie. Arrivés au point culminant de la pièce, lorsque le petit garçon massacre ses parents à coups de balles, une fugue de Darius Milhaud nous plonge dans l'atmosphère des drames antiques.

L'ouverture de Georges Auric, intitulé Le Quatorze Juillet, au contraire, évoque la retraite aux flambeaux, les fêtes foraines, dont il ne faut pas prendre la fastueuse simplicité pour de la pauvreté. Grâce à Jean Hugo, dont le sens du monstrueux « réel » nous émerveille, et à Irène Lagut, dont la Tour est en qu'elle devrait être en réalité la cage de ces oiseaux bleus que sont les dépêches, Les Mariés de la Tour Eiffel ne perdent pas un instant cette allure de carte postale en couleurs, véritable « souvenir de Paris » que MM. Rolf de Maré et Jean Borlin promèneront dans le monde entier.

R. Radiguet

Le Gaulois du dimanche, 25 juin 1921, p.6


[1] Radiguet ne mentionne pas que Thora est la femme de Nils Dardel

Voir aussi :
La page du peintre Nils von Dardel
Fiche généalogique de Nils von Dardel
Fiche généalogique de Thora Klinckowström



Famille Dardel

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