Rita

UK

Récit de Marguerite Dardel,
dite Tante Rita, épouse Gray,
sur la famille Dardel en Australie.

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Ma chère famille,

Je ne sais pas trop où commencer cette histoire alors je vais remonter aussi loin que je peux et écrire les choses que je connais comme elles m'arrivent, sans me soucier de savoir si c'est dans cet ordre qu'elles se produisirent. Je vais essayer de vous raconter le peu que je sais des différentes familles qui se sont alliées pour devenir vos ancêtres. En commençant par mon grand-père James Henry DARDEL qui vint pour la première fois en Australie depuis la Suisse en 1836. C'était semble-t-il seulement une visite et nous n'en avons pas vraiment de trace, c'est simplement quelque chose qu'on nous a dit. C'est en 1842 qu'il vint enfin pour s'installer, et c'était un homme jeune récemment veuf avec une petite fille, Blanche, qu'il avait laissée aux soins de ses grands-parents. Je ne vais pas décrire tout ce qu'il a fait avant de venir dans le district de Geelong. Vous pouvez lire tout cela dans d'autres récits et je n'en sais pas plus que tout ce qui y est écrit. Je ne sais pas quelle activité exerçait grand-père DARDEL avant de venir en Australie, je sais seulement qu'il avait été dans les Hussards car chaque jeune homme suisse devait servir dans l'armée allemande. Je me souviens de mon père me racontant que l'uniforme et l'épée de son père étaient au musée de Neuchâtel à l'époque où il allait à l'école dans cette ville. Ce doit être les Hussards qui lui ont donné l'amour des chevaux. Il suffit de dire qu'il acheta de la terre à Batesford et dès que possible il eut un vignoble de belle dimension et la production de vin battait son plein. Il construisit une maison de pierre bleue au milieu d'immenses jardins et baptisa le lieu Paradise Gardens (les jardins du paradis). Il avait un excellent ami, le Baron Von Muller, qui avait dessiné les jardins botaniques de Melbourne. Le Baron Von Muller vint souvent séjourner à Paradise et les jardins étaient arrangés sous son regard avisé et attentif.

Grand-père fit beaucoup de voyages vers son pays d'origine (sept en tout) et chaque fois, il revenait chargé de plantes et d'arbres, à la fois pour lui et pour le Baron.

La main d'oeuvre n'était pas chère bien sûr, et peut-être même très bon marché pour grand-père, car il encourageait énormément de suisses à venir en Australie pour tenter leur chance. Beaucoup d'entre eux restèrent et travaillèrent à Paradise avant d'avoir leur propre terre. Quelques-uns uns se marièrent après s'être connus là – dans un cas que je connais, la femme ne parlait ni l'allemand ni le français et son mari ne parlait pas l'anglais, et ils créèrent pourtant un bon foyer et une bonne famille et semblèrent assez heureux.

James Henry DARDEL se maria finalement à nouveau – avec une jeune fille irlandaise de Dublin qui s'appelait Mary BURROUGHS et ils eurent deux enfants, James Henry – mon père – et Marie. C'est au cours de sa troisième grossesse que Mary DARDEL mourut d'une espèce de maladie des reins. Elle avait 33 ans. Le vignoble prospérait et les jardins étaient très beaux. Ils étaient ouverts au public le dimanche et c'était un lieu de promenade apprécié car ils n'étaient qu'à 10 – 12 kilomètres de Geelong.

Mais comment s'occuper des jeunes James Henry et Marie ? Ils devaient aller à l'école et pendant un moment, Henry – mon père – était conduit chaque jour à l'école qui s'appelle aujourd'hui Flinders, mais il y avait d'autres problèmes pour un homme occupé qui essayait d'élever deux enfants sans maman.

Aussi, quand ils eurent 7 et 9 ans, ils furent confiés au capitaine d'un navire et envoyés en Suisse pour vivre chez les PERRIER à Neuchâtel. Madame PERRIER était une tante des deux enfants et cela dut être un très noble effort de sa part d'assumer cette charge. Elle avait elle-même deux fils à peu près du même âge et finalement Charles – ou Carlo tel qu'on l'appelait, Louis et Henry devinrent de très bons amis, à tel point qu'Henry n'a pas voulu rentrer à la maison. Il fût autorisé à rester chez les PERRIER à Neuchâtel jusqu'à ce qu'il ait 17 ans et fini sa scolarité mais la pauvre petite Marie revint à la maison et vécut avec diverses personnes jusqu'à ce que son père se remarie.

Henry ne voulait toujours pas rentrer et dit à son père qu'il voulait étudier la médecine. Son père ne s'y opposa pas formellement mais dit que le seul endroit pour étudier la médecine était Heidelberg en Allemagne et que si Henry ne voulait pas s'y rendre, il devait rentrer à la maison.

Ce fut la fin de l'histoire pour mon père, car il n'avait que des notions d'allemand, et il pensa qu'avec le handicap de ne pas maîtriser la langue, il ne serait jamais capable de passer ses examens.

Il rentra à la maison, mais à ce moment là, grand-père avait une autre femme – Marguerite WEITNAUER, originaire de Suisse et avait une fille – Marguerite – et deux fils – Gustave et Charles.

Ceci voulait dire que mon père se sentait un peu comme un étranger dans la maisonnée bien qu'ils furent très heureux et s'entendaient assez bien tous ensemble. Mais il lui semblait quand même qu'avec deux fils et une fille, grand-père avait tout l'entourage et l'aide dont il avait besoin, aussi prit-il un travail plus ou moins de valet de ferme chez tin certain Dr Coward qui possédait une grande propriété d'élevage de moutons en Nouvelle Galles du Sud.

Il y résida plusieurs années et apprécia énormément cette vie mais des événements se produisirent à la maison qui allaient bouleverser ses plans. Dans une très courte période de temps, ses deux demi-frères décédèrent. Charles était épileptique et mourut, et Gustave eut un accident avec une carriole à cheval, fut éjecté et tué. La famille en fut très chagrinée et mon père, bien sur, sentit que son devoir était d'être auprès de son père et il revint à la maison.

Son père et lui gérèrent la propriété pendant quelques années et je pense qu'il est temps à présent de vous parler un peu de la famille THOMPSON qui vivait à Craigton Moorabool.

John THOMPSON venait d'un endroit nommé Crathie (?) près de Balmoral en Ecosse. Il était fermier et acheta des terres sur les berges de la rivière Moorabool, très prêt de l'endroit où le grand pont ferroviaire fut construit à travers la vallée. Je ne sais pas en quelle année ni sur quel navire il vint mais c'était un vieux Presbytérien très austère et sévère de l'espèce la plus entêtée. Il épousa une fille nommée Annie COUTTS et ils vécurent d'abord dans la vallée. Mais le lieu était trop humide et froid en - et ils bâtirent une grande maison de pierre plus haut sur le sommet de la colline et aujourd'hui, cela se trouve à Craigton. Jenny et moi sommes allés la voir un jour et, si l'extérieur est tout à fait comme dans mon souvenir de l'époque de grand-père THOMPSON, l'intérieur a été modernisé et est complètement méconnaissable.

John et Annie THOMPSON avait une grande famille composée de six garçons et trois filles. Qui sont, par ordre de naissance, James, Alexander, Annie, Helen, Alfred, Win (un garçon), Maggie, Walter et Archibald. Les fils restèrent à la maison pendant un moment mais petit à petit ils partirent pour tenter leur chance ailleurs. Alec et Walter s'en allèrent dans l'Ouest (Western Australia) pour essayer les mines d'or. Walter s'installa là bas, se maria et devint comptable. Win et Alf prirent des terres à Beech Forest mais, plus tard, Alf revint et s'installa avec succès comme fermier près de Werribee.

Win épousa Eva CRAIKE et ils vécurent près de Beech Forest mais malheureusement leur troisième enfant mourut d'une pneumonie et très peu de temps après Win mourut, laissant sa jeune femme avec deux jeunes enfants à élever. Ils vivaient à Geelong et la petite fille, Mavis, devint ma meilleure amie jusqu'à ce qu'elle aussi meure en 1936.

Archie, ou Ark comme nous l'appelions tous, devint avoué et vint exercer à Birchip pour la société Oakley & Thompson, qui travaillait également à Donald puis, plus tard, à Collins St Melbourne.

Oncle Ark mourut et son seul fils fut tué pendant la deuxième guerre mondiale. Et ii n'y eut plus personne de cette famille pour continuer. Il y avait deux filles, Margaret et Win, qui se marièrent toutes les deux. Margaret devint Madame McCulloch dans le district de l'Ouest et Win devint la femme d'un avoué dont j'ai oublié le nom. Leurs parents oncle Ark et tante Alice avaient une vie très sociale à Toorak et nous avons petit à petit perdu contact avec eux.

Revenant un peu en arrière, Helen THOMPSON, qui devint notre mère, était apparemment une jeune fille très vive qui attira rapidement l'attention du jeune James Henry Dardel. Ce qui ne rencontrait pas l'approbation de leurs deux familles. Le père d'Helen ne supportait pas le vieux James Henry DARDEL qui avait une vie très active dans la communauté et qui produisait effectivement cette perte pour l'humanité – le vin.

Non seulement il le fabriquait mais en plus lui-même en buvait. Et non seulement lui-même en buvait mais en plus il en donnait tous les jours à tous les hommes qui travaillaient pour lui. Je crois que chaque homme avait droit à une petite bouteille chaque jour au déjeuner.

Il n'y avait pas que cela bien sûr car grand-père n'aimait pas le style de vie différent qui était celui naturel pour grand-père DARDEL né en Suisse – sa résidence grandiose, ses chevaux éclatants et son arrogante conduite autocratique. C'était un homme relativement petit mais jamais à aucun moment sans importance.

Donc pauvres mère et père devaient se rencontrer quand ils le pouvaient mais ils ont bien dû y arriver et quand maman avait 24 ans et papa 26, ils se marièrent et s'installèrent sur des terres à Poowong dans le Gippsland.

Marcelle et Harry sont nés là bas puis père revint pour aider son père qui commençait à se faire vieux à ce moment là. Ils construisirent une maison très près de Paradise et tout le reste de la famille naquit là bas – tous sauf moi qui suis la plus jeune. Grand-père était mort en 1903 à l'âge de 93 ans. Sa femme Marguerite, ou Gertie comme on l'appelait, mourut la même année et notre famille vint s'installer dans la vielle maison qui fut rebaptisée Chaumont d'après le nom d'une petite ville en Suisse que père avait bien connu quand il vivait à Neuchâtel. Paradise n'existait plus.

ChaumontJe suis née à Chaumont en 1904. Maman et papa avaient huit enfants, Marcelle Marie, James Henry, Alfred Eugene, Aurel Louis, Eric Walter, Frank Roy, Doris Alexandra, Marguerite Violette.

Mère ne fut jamais assistée par un docteur pour tous ses accouchements, comme presque tout le monde à la campagne. Il y avait toujours une sage femme dans le district qui venait quand c'était nécessaire et elles devaient être très efficaces car maman ne perdit jamais un enfant, aucun de nous ne souffrit de ne pas avoir un réel entourage médical à la naissance et maman ne resta jamais plus de quelques jours au lit après l'accouchement. Quand ce fut mon tour, nous passions une quinzaine de jours à l'hôpital et nous ne pouvions pas quitter le lit avant dix jours. Les temps avaient changé.

Je ne sais trop que vous raconter de nos premières années à Chaumont. Bien sûr, papa n'avait pas toute la fortune que son père possédait et il avait pourtant une très grande famille à nourrir et à éduquer.

Je ne sais pas quand le phylloxéra s'attaqua aux vignobles du district et s'avéra la ruine de beaucoup de vignerons. Ils furent tous obligés d'arracher les pieds de vigne, de les brûler et n'eurent pas le droit d'en planter de nouveaux. Je crois que le phylloxéra reste dans la terre et la rend impropre à de nouvelles plantations de vigne. Grand-père DARDEL supprima tous ses vignobles et planta deux immenses vergers, où il cultivait pommes, poires, cerises et abricots avec beaucoup de variétés de chaque sorte.

Etant enfants, nous pouvions manger tous les fruits frais que nous voulions en les cueillant directement sur les arbres – il se passa beaucoup d'années avant que je ne goûte une pomme « achetée » et encore quelques-unes avant que je ne mange une pêche et une cerise achetées – elles avaient un goût si différent.

Nous sommes tous allés à la petite école de Batesford et nous finîmes nos études dans les écoles de la ville pendant quelques années. Marcelle étant l'aînée alla à l'internat du P.L.C. à Melbourne et les cinq garçons allèrent tous au collège de Geelong, pas tous en même temps bien sûr. Harry et Fred y allaient tous les matins et emmenaient avec eux Alec et Campbell HOUSTOU, les deux fils du pasteur. Plus tard ce fut le tour d'Aurie qui emmenait avec lui un autre membre de la famille HOUSTOU. Eric et Frank y allaient tous les deux en train. Il fallait marcher jusqu'à la gare de Moorabool, traverser la rivière sur quelques planches de fortune et attraper le train de 7 h 30 du matin.

Ensuite, Frank préféra aller à bicyclette jusqu'à Gheringhap où il prenait le train, même s'il lui fallait y être à 7 heures du matin. Avec Doris, je passais trois ans à L' Hermitage et nous y allions en carriole à cheval – qui s'appelait Georgette et devait être une des dernières de la lignée de tous les chevaux de grand-père. Ils avaient tous des noms français sauf quand nous ne pouvions pas les comprendre – ils avaient alors beaucoup de noms, australiens je crois. La mère de Georgette s'appelait Bijou Nanette et j'ai oublié les autres noms.

Quand la guerre fut déclarée en 1914, j'avais dix ans et je me souviens que maman est venue tôt dans notre chambre le matin du 4 août pour nous dire que nous étions en guerre avec l'Allemagne.

Je me souviens seulement que je m'étais sentie très excitée et que j'avais pensé qu'enfin il allait se passer quelque chose d'excitant. Je ne pense pas que beaucoup de gens, jeunes ou vieux, savait réellement ce que signifiait une guerre. Harry était dans la navale. Il était allé en Ecosse aux chantiers navals John Brown pendant que le Sydney était en construction pour le gouvernement australien et quand il fut terminé et qu'il recrutait un équipage, il eut envie d'embarquer puisqu'il l'avait vu presque entièrement construire. Donc il s'engagea dans la navale pour quelques années. En route pour l'Australie, la guerre fut déclarée et le Sydney fut dérouté pour servir ailleurs. Harry traversa toute la guerre et revint en Australie en 1920 seulement, après une absence de plus de huit années.

Je suppose que mes souvenirs de la première guerre mondiale sont plutôt enfantins. Je me souviens clairement d'Aurie accompagné à Geelong pour prendre le train pour Melbourne où il rejoignait l'armée. Doris et moi allions à pied à l'école quand la carriole nous dépassa. Aune nous salua jusqu'à ce qu'ils disparurent de notre vue et il fit cette remarque à Marcelle « Je me demande si je verrais ces enfants à nouveau ». Comme cadeaux pour nous souvenir de lui, il avait offert à Doris et moi un superbe exemplaire des contes de fées du monde relié en cuir et j'aurais tant aimé avoir encore le mien – il fut brûlé dans un incendie quand nous habitions au I Retreat Road. Pendant la guerre, beaucoup de concerts furent organisés dans le district afin de récolter de l'argent pour améliorer le confort des troupes. Il va sans dire que Marcelle fut une des principales animatrices de ces actions et Doris et moi étions de tous ces événements. Il y avait également ce que nous appelions les journées du drapeau quand toutes les filles du district se regroupaient à cheval et rendaient visite à tous les habitants pour vendre des petits drapeaux en soie, des boutons et des souvenirs pour récolter encore plus d'argent. Je ne sais pas combien nous avons amassé mais j'imagine que cela devait représenter une belle somme.

Au début de la guerre, maman organisa la croix rouge de Batesford. Bien sûr, elle était une des membres de l'association de Geelong et elle devait en devenir une des administratrices, mais elle réquisitionna une pièce de notre maison et y ayant installé des machines à coudre Singer, les femmes du district s'y retrouvaient un jour par semaine et fabriquaient un nombre incalculable de pyjamas en flanelle pour les hôpitaux. Nous écrivions des petits mots et les glissions dans chaque poche. Et de temps en temps nous recevions une réponse, ce qui était très amusant. Presque tous les jours de la semaine, maman était à la croix rouge de Geelong et à la fin de la guerre, le maire – Cr. Howard Hitchcock – la décora d'une médaille d'or. Je pense qu'elle est maintenant en possession de Marie GOLDSMITH. Je me souviens d'Eric quand il s'est enrôlé mais je sais qu'il essaya deux on trois fois avant qu'il soit finalement accepté avant qu'il ait dix-sept ans. Il était dans l'infanterie – j'ai oublié de dire qu'Aurie était dans la cavalerie légère puisqu'il était tin excellent cavalier. Eric partit en 1915 et était à Gallipoli mais pas au moment du débarquement. Il resta dans l'infanterie jusqu'en 1918 et fut décoré de la médaille militaire en France. Il alla ensuite en Angleterre dans l'armée de l'air – ou « Flying Corps » comme on l'appelait alors, et reçut ses « ailes » juste quand la paix fut signée. Lui et Harry se retrouvaient dès que Harry était dans les eaux anglaises et ils passèrent plusieurs permissions ensemble. Eric était également à proximité de la batterie d'artillerie d'Aurie en France quand Aune fut blessé. Eric alla à l'hôpital de campagne, regroupa la plupart des affaires d'Aurie et les renvoya à la maison car il pouvait se rendre compte qu'il n'en aurait plus besoin. Aune mourut le 8 mai 1917 et je me souviens d'avoir trouvé maman et papa assis dans notre véranda en rentrant de l'école. Papa avait son chapeau sur les yeux et le drapeau australien était en berne sur notre mât. Frank partit en 1917 et lui aussi avait moins de 18 ans. Il alla directement dans l'artillerie où il pouvait être avec des chevaux et il vint ensuite dans la même unité que celle d'Aurie mais quand Frank arriva en France, Aurie avait déjà été tué – il agissait en tant que capitaine mais son grade était lieutenant et il mourut à 22 ans. Frank servit jusqu'à la fin de la guerre en 1919 et devait être un des hommes les plus jeunes à rentrer de la première guerre mondiale.

Après la guerre, Eric voulait vraiment aller en Russie avec l'armée de l'air mais père ne voyait pas où cela le mènerait et lui dit qu'il ferait mieux de rentrer à la maison. Papa, Doris et moi allâmes à Melbourne pour l'accueillir et nous étions extrêmement fiers de lui. Il paraissait si élégant dans son uniforme d'officier, même jusqu'à ses gants de cuir. Comme nous devions attendre un train de nuit pour rentrer à la maison, nous sommes allés au théâtre et les gens avaient un tel sentiment patriotique pour « nos garçons sur le front» que la direction du théâtre nous installa dans une loge – ce fut la première et la dernière fois que j'en profitais.

Fred fut le seul à rester à la maison pour s'occuper de la ferme et, à la fin de la guerre, il loua pour cinq ans une exploitation de blé à Corack dont Frank et Eric s'occupèrent pour gagner leur vie. Je quittai l'école pour rester à la maison et aider maman, et Marcelle alla à Corack s'occuper de la maison des deux garçons. Ça marchait assez bien financièrement mais ni Eric ni Frank ne prenaient plaisir à la culture du blé aussi Frank revint à Chaumont et Eric partit seul et fit beaucoup de choses différentes, certaines insensées et d'autres très réussies. Il acheta une grande surface de terre à Nell's Corner qui aurait dû faire sa fortune mais d'une certaine façon ne la fit pas. Il vécut à Melbourne pendant quelques années et inventa tine machine à éplucher et à couper les pommes de terre qui aujourd'hui vaudrait des milliers de dollars mais il ne devait pas avoir le sens du commerce et bien qu'il eut Coles & Myer comme client, son entreprise échoua et le laissa ruiné. 11 était en avance sur son temps – avec cette nourriture à emporter tous les quelques mètres dans chaque ville à présent, je suppose qu'il aurait fait fortune. Il fut affreusement gazé pendant la première guerre mondiale, n'avait plus qu'un poumon et souffrait de terribles maux de tête suite à une sérieuse blessure à la tête et pourtant il ne reçut jamais un seul centime de Rapatriement. Il n'était plus en service à ce moment là et dut payer lui-même tous les frais d'hospitalisation. Cela paraît incroyable maintenant quand les soldats de retour peuvent avoir une pension pour presque n'importe quoi – ou pour rien. Il mourut d'une crise cardiaque à Sydney en 1954.

Frank revint à Chaumont et la propriété fut transformée en société de pâturage avec Fred, papa et les partenaires de Frank. Fred était négociant en moutons, achetant et vendant à travers tout le pays. Il achetait en Nouvelle Galles du Sud et même dans le Queensland, envoyait les moutons à la maison par le train et Frank les réceptionnait et les menait à des enclos jusqu'à ce qu'ils soient prêts à être revendus – si possible avec un bénéfice.

C'était une existence très affairée – Fred était à la maison les week-ends seulement et Frank était très occupé par tout ce qu'il y avait à faire à la maison.

A cette époque, maman avait été élue membre du Comité de l'hôpital et elle allait au moins trois fois par semaine à Geelong pour des réunions car elle était également au conseil municipal – la toute première femme à en avoir fait partie. Papa aimait à s'asseoir dans le public les jours où maman avait des réunions et, plus tard, il devint juge pour enfants – un travail qu'il adora.

Maman initialisa ensuite l'idée des antennes hospitalières et organisa l'antenne N° 1 qui existe toujours aujourd'hui. De là, elle alla dans de nombreux coins de campagne pour parler et faire en sorte que les femmes se mobilisent pour démarrer leurs propres antennes. Je ne pense pas qu'elle fut jamais assez remerciée pour tout le travail qu'elle fournit pour l'hôpital.

Après la mort de papa en mars 1933, elle ne s'occupa plus de tout cela et était en fait l'ombre d'elle-même jusqu'à ce qu'elle meure finalement de troubles cardiaques en novembre de la même année – 1933. Seuls Frank, Doris et moi demeurions à Chaumont. Fred avait épousé Dulcie en 1931 et vivait à Geelong sur la plage Est.

Doris avait épousé Robin JESSOP en Angleterre environ quatre ans plus tôt et ils avaient deux petits garçons. Les JESSOP étaient propriétaires d'usines de coton qui avaient fait faillite pendant la dépression et Robin n'avait même plus de travail. Aussi nous avons envoyé l'argent du voyage à Doris et elle revint après cinq ans d'absence pour revoir papa et maman.

Papa mourut quand son bateau arriva à Perth mais elle eut le temps de voir maman qui vit et adora ses deux petits-fils, Jon et Michael âgés de trois et un an. A l'époque, nous ne savions absolument pas qu'ils s'installeraient en Australie et que Robin viendrait ensuite pour les rejoindre. Ces années furent affreuses dans le monde entier. La grande dépression était à son apogée – des entreprises qui semblaient saines et stables étaient fermées du jour au lendemain. Il y avait la soupe populaire pour ceux réellement pauvres et ils pouvaient obtenir des bons d'épicerie mais il n'y avait rien qui ressemblait aux organisations d'aujourd'hui et la pauvreté était partout. Nous fûmes ruinés à cause de l'effondrement des marchés à l'exportation et dans un effort désespéré pour survivre, Fred hypothéqua Chaumont, Saint Blaise la maison sur la plage Est ainsi que tous leurs titres et assurances. Quand la compagnie de chemins de fer de Vic ne réussit pas à envoyer un train qu'il avait commandé à Albury et qu'il fallut trouver un autre lieu d'expédition pour tous ses moutons – des milliers – et qu'il était trop tard pour les marchés de Melbourne, il attaqua en justice la compagnie des chemins de fer et perdit 100'000 livres. C'était la dernière chance. Dieu merci papa et maman étaient morts tous les deux avant que nous devions quitter Chaumont et que Fred dut abandonner Saint Blaise. Ce fut un crève-cœur même si c'était plus facile car nous n'étions pas les seuls à avoir tout perdu. Il circulait de nouvelles histoires toutes les semaines sur des gens que nous connaissions. La grosse différence est que nous ne nous en sommes pas remis comme tant d'autres semblaient arriver à le faire. Fred trouva un bon travail chez Dalgety et alla s'installer à Albury mais il mourut en quelques années d'une leucémie. Frank partit gérer une propriété baptisée Cherry Tree à Birregurra et je trouvai un emploi de chauffeur à Melbourne.

Je ferais mieux d'expliquer que quand je partis travailler à Melbourne, Frank habitait à Chaumont avec Doris et les garçons car il s'occupait de finaliser la vente de tous les stocks, etc., et de l'entretien de l'endroit jusqu'à ce que la vente de la propriété puisse être conclue. Maman m'avait laissé tous les meubles et ils durent également être vendus. J'en ai gardé quelques-uns et les mis en garde-meuble, Doris prit aussi ce dont elle avait besoin car elle avait décidé qu'elle ne retournerait pas en Angleterre mais que Robin la rejoindrait.

Malheureusement, Doris et Frank ne s'entendirent pas, aussi après avoir conduit Mme BURSTOU pendant quelques mois à travers Melbourne, je rentrai à nouveau à la maison et nous décidâmes que Doris devrait louer une maison à Melbourne et s'occuper de quatre ou cinq patients privés. Je partis avec elle pour l'aider et réussis à vivre sur les revenus des divers animaux que j'avais essentiellement comme compagnie à Chaumont.

Les patients de Doris lui suffirent pour subvenir à ses besoins et à ceux des garçons et finalement elle put déménager dans des locaux plus grands et, plus tard, elle eut plusieurs assez jolies cliniques privées et s'en sortit très bien.

J'étais fiancée avec Wilf à l'époque et nous devions nous marier au mois de décembre 1934. En attendant, je fis quelques petits boulots et je pus me constituer un trousseau. Nous nous sommes mariés le 28 décembre et vécûmes très heureux ensuite... et là, je ferais mieux de vous parler un peu du nom que j'ai choisi pour votre père. Quand j'ai rencontré Wilfred GRAY pour la première fois, il était commentateur et directeur de 3GL. Harry et Rob, le frère de Wilf, étaient ensemble à la base navale de Flinders et Harry nous avait écrit et demandé si nous pouvions nous occuper de lui un week-end car il n'était pas de Geelong et ne connaissait personne sauf quelque relation d'affaire. Nous acceptâmes et Frank et moi allèrent le chercher un samedi et il passa la nuit et le dimanche avec nous.

Nous ne pouvions pas imaginer la suite

Je ne connais pas grand chose sur la famille de Wilf mais son père était Robert OVENS de la boulangerie OVENS à Essendon. Cette société était très connue et les voitures de la boulangerie étaient fièrement décorées du blason royal car ils avaient le patronage du vice-Roi. Quand j'ai connu Wilf, la société était passée dans d'autres mains depuis longtemps et Robert OVENS était mort.

La mère de Wilf s'appelait Alice Lane JAGOE et était née à Wandiligong parmi sept enfants le septième jour du septième mois de 1867. Ses parents étaient venus tous les deux d'Angleterre mais je ne sais pas en quelle année. J'ai oublié de dire que Robert OVENS venait d'Ecosse et Bill a retrouvé des membres de sa famille quand il s'y rendit avec Dawn. En fait, James fut baptisé là-bas. Mais pour revenir à la mère de Wilf, elle quitta la maison et alla à Melbourne quand elle était enfant et trouva un travail chez madame OVENS pour aider dans le magasin et s'occuper de la comptabilité. A cette époque, il était assez fréquent pour une jeune fille occupant un tel emploi de vivre avec la famille qui l'employait.

Madame OVENS était veuve, son fils Robert avait également perdu sa femme et lui et sa jeune fille vivaient avec sa mère. Naturellement, Robert et Alice tombèrent amoureux, se marièrent au bout de quelques années et Robert et Wilfred naquirent. Malheureusement, Robert était le type d'homme très dépensier et il buvait plus qu'il n'aurait dû, aussi après quelques années ils décidèrent de vivre séparément et les deux garçons grandirent sans connaître du tout leur père. Nana réussit à leur donner tous deux une bonne éducation, Rob dans la navale et Wilf à l'école de Caulfield.

La mère de Wilf décida de s'appeler GRAY quand elle choisit de vivre seule et les garçons ne surent que très tard que leur vrai nom était OVENS. Après notre mariage, nous avons changé notre nom en GRAY par acte unilatéral.

Quand il quitta l'école à 18 ans, Wi!f se forma comme professeur au Département d'Education de l'État, car beaucoup de professions et de postes lui étaient refusés à cause du handicap qu'il avait depuis l'âge de six ans quand il attrapa la poliomyélite. Une de ses jambes était paralysée depuis la hanche et il dut renoncer à beaucoup d'activités.

Après environ cinq années d'enseignement, il réalisa qu'il ne pourrait pas y consacrer toute sa vie, aussi il démissionna et partit pour Sydney afin d'y chercher ce qu'il voulait. Il avait toujours était intéressé par les journaux et l'édition aussi il prit l'habitude d'aller aider dans les imprimeries la nuit pour acquérir une expérience. Mais il fallait qu'il gagne sa vie et il entra finalement dans le monde de la publicité où il travailla avec beaucoup de plaisir jusqu'à ce que la grande dépression commence au début des années trente.

Sa société dut licencier du personnel et Wilf se retrouva sans travail. Il revint à Melbourne et très vite entendit parler de 3GL à Geelong et de leur recherche de quelqu'un pour s'occuper de la station et la mettre sur les rails. Il n'avait jamais fait ce genre de travail avant mais il décida quand même de se présenter et en 1931 il vint à Geelong comme directeur de radio où il resta pendant 47 ans.

Non seulement il réussit à mettre la station sur pied mais en plus elle devint la plus importante en dehors de la capitale et elle est toujours resplendissante à ce jour. Son salaire à l'époque devait être environ de 300 livres par année ce qui représentait une belle somme. Quand je travaillais pour madame Burston, je recevais 30 shillings par semaine ce qui en argent courant représente à peu près 3$ mais bien sûr tout est relatif. Un aller retour à Melbourne en train coûtait 5 shillings. Le tram valait 2 ou 3 pence par section et il fallait seulement quelques centaines de livres pour acheter une voiture. De bonnes chaussures valaient 25 shillings et la plupart des femmes fabriquaient leurs vêtements et leurs dessous. Nous lavions toutes nos cheveux et les visites chez le coiffeur étaient réservées uniquement pour une coupe ou à l'occasion d'un événement spécial. Entre temps nous nous frisions les cheveux jusqu'à ce que les permanentes deviennent chose courante. La vie était donc bon marché. Les costumes pour hommes valaient environ 4 livres et ceux sur mesure coûtaient à peu près 10 livres.

Quand j'ai quitté l'école, mon père me donnait 1 livre par semaine et ceci ne changea jamais. Mais avec ça, je pouvais très bien m'habiller et je pouvais aller à Melbourne avec Dorothy LAWRENCE et Cora ROSE.

Nous allions aux bals – créant nos propres habits et nous passions des moments formidables.

Par conséquent, vivre avec peu d'argent ne m'a jamais beaucoup dérangée. Je n'ai jamais été très douée pour gagner beaucoup mais an moins je savais faire sans avoir beaucoup de besoin et me sentir trop démoralisée.

Il se trouve également que ma mère était écossaise et elle pensait que l'habitude de ne rien se refuser était un péché.

Je pense que c'est la période des années de guerre 1939-1945 qui vous intéresse le plus et je vais essayer de vous raconter un peu comment était la vie pour nous en tant que famille. En 1939, Jenny avait 4 ans et Kerry 1 an et demi. Papa gagnait entre 6 et 7 livres par semaine et nous payions 30 shillings de loyer par semaine. Je n'ai aucune idée du montant des impôts que nous payions mais il n'y avait pas de couverture sociale ou quelque chose d'équivalent et donc il valait mieux ne pas être malade.

Wilf étant dans le monde de la communication et ayant de telles responsabilités, et plus spécialement le domaine de la radio était terriblement bien passé au peigne fin par la police et son passé et sa famille très finement analysés sous toutes les coutures. Cela aurait été si facile pour lui, s'il en avait eu le désir, de passer de l'information à des navires en mer. Et en fait, c'est exactement ce qui arriva avec un des membres du personnel de la radio jusqu'à ce qu'il soit débusqué. Il passait des disques particuliers qui, pour ceux qui les recevaient, signifiaient certaines choses. Il passait de l'information à des navires en mer – des navires ennemis bien sûr. Wilf devait porter son badge avec sa photo en permanence et il était responsable de tout ce qui était dit ou joué et envoyé sur les ondes par 3GL. Tout le monde avait des cartes de rationnement pour la viande, le beurre, l'épicerie et les vêtements. Certaines personnes trouvaient cela très contraignant mais cela ne nous a pratiquement jamais gênés. Nous pouvions avoir toute la nourriture dont nous avions besoin avec nos cartes et nous n'avons jamais utilisé plus de la moitié de nos coupons de tissus. J'étais toujours capable de donner des cartes entières de coupons parce que nous n'en avions pas besoin.

Les jeunes gens d'aujourd'hui rigoleraient bien du nombre d'heures pendant lesquelles Wilf travaillait. A l'époque, 3GL avait un chroniqueur le matin mais Wilf arrivait au bureau bien avant 9 heures et ne rentrait jamais à la maison pour le déjeuner ou le dîner mais revenait après que la radio ferme à 22 h 30. Au début de notre mariage, il assurait la première tranche horaire du matin et rentrait à la maison vers 11 h du soir. Je pensais que la vie conjugale était le travail le plus solitaire qu'une femme puisse avoir ! Heureusement, ça s'est progressivement amélioré au fil des années mais papa n'a jamais compté les heures ou regardé sa montre.

Jennifer et Kerry allaient à l'école publique de Madame SEYMOUR dans Geelong Est – cela coûtait 30 shillings pour chacune par trimestre. Je faisais tous leurs habits – tuniques marron, blouses fauves et je fabriquais même leurs cravates à partir des chutes de tissus pour les tuniques.

Elles sont allées toutes les deux à l'école maternelle de Morongo avant qu'elles aient l'âge de l'école. En y repensant, je me demande souvent comment nous avons fait tout cela mais j'ai tenu un journal au cas où vous pourriez y trouver tous un intérêt. Je ne serais jamais assez reconnaissante que vous ayez été tous en bonne santé car il n'y avait pas d'assurance à l'époque. Vous eurent tous des inspections dentaires et vos propres coupes de cheveux – je n'ai jamais coupé les cheveux de personne ! Je faisais les habits des garçons jusqu'à ce qu'ils aient quatre ans – là, je pensais qu'ils avaient besoin de pantalons et de chemises du commerce.

Notre vie n'était pas difficile pendant la guerre. Nous avions toute la nourriture dont nous avions besoin et nous apprîmes à manger du boudin noir au lieu de « vegemite »[1]. Tante Marcelle nous envoyait régulièrement des grands cartons d'œufs et de gâteau, souvent avec un poulet cuit, ce qui était une aide merveilleuse. Je n'oublierai jamais ces cartons de nourriture et je pense souvent à tout le travail que cela devait être pour elle. Elle était si généreuse.

Marguerite

Traduction Laurent Dardel


Ce récit est extrait du livre de Jean-Paul Dardel sur la généalogie de la famille Dardel

[1] La Vegemite est une pâte à tartiner australienne à base de levure de bière, semblable au Cenovis bien connu en Suisse et à la Marmite britannique.

Voir aussi la chronique sur James Henry Dardel rédigée par son arrière-petit fils Michael Jessop. Rita était la petite-fille de James Henry Sr.


Famille Dardel

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